Économie, La Marina BJ – En l’espace de deux ans, le Bénin a opéré un basculement inédit dans la structure de son commerce extérieur. Les chiffres consolidés par l’Agence de Promotion des Investissements et des Exportations (APIEx) sont sans ambiguïté : pour la première fois, les produits transformés représentent 62,3 % des exportations totales du pays, contre 56,3 % en 2023. Derrière ce chiffre, quatre filières, coton, soja, cajou, karité, racontent chacune à leur manière une même mutation productive, engagée par décret, amplifiée par la Zone Industrielle de Glo-Djigbé, et dont les effets sur les balances commerciales sont désormais mesurables.
Il y a encore quelques années, le Bénin exportait ce que la terre produisait, dans l’état où elle le produisait. Du coton-fibre, des noix de cajou brutes, des graines de soja, des noix de karité. La valeur ajoutée, elle, se créait ailleurs, en Asie, en Europe, et les recettes de transformation revenaient rarement à Cotonou. Ce modèle, classique dans les économies ouest-africaines, est celui que le Programme d’Action du Gouvernement 2021-2026 s’est donné pour ambition de rompre. Le rapport annuel 2025 de l’APIEx, récemment publié et consulté par La Marina BJ, documente pour la première fois l’ampleur réelle de ce basculement, filière par filière, chiffre par chiffre. Le solde de la balance commerciale des produits transformés issus des filières stratégiques, coton, soja, cajou, karité, s’est établi à 398,8 milliards de FCFA en 2024, en renforcement de 18 % par rapport aux 337,9 milliards de 2023. C’est dans ce cadre que s’inscrit la lecture des quatre filières qui structurent désormais l’économie exportatrice béninoise.
Le soja et le cajou : deux filières sous contrainte volontaire, deux résultats contrastés
L’instrument le plus radical de la politique de transformation locale est un décret. Adopté en octobre 2022 et entré pleinement en application au 1er avril 2024, le décret n°2022-568 soumet l’exportation de noix brutes de cajou et de soja grain à une autorisation préalable du ministère du Commerce, qui s’assure de la satisfaction effective des besoins des transformateurs locaux avant d’autoriser tout flux vers l’extérieur. En d’autres termes, l’État béninois a fait le choix délibéré de restreindre l’exportation de ses matières premières agricoles les plus rentables pour forcer leur transformation sur le sol national.
Sur le soja, les résultats sont spectaculaires. La balance commerciale de la filière atteint 106,8 milliards de FCFA en 2024, en hausse de 40,9 % par rapport aux 75,8 milliards de 2023. Ce n’est plus le grain qui tire ces chiffres, mais ses dérivés. Les exportations de tourteau de soja ont progressé de 210,6 % pour atteindre 50 milliards de FCFA, contre 16,1 milliards en 2023. Les unités industrielles de la GDIZ notamment Benin Organics sur le soja biologique, Benin Agribusiness sur le soja conventionnel, assurent à elles seules 61,2 % de ces exportations, soit 30,6 milliards de FCFA. L’huile brute de soja, quasiment absente des statistiques d’exportation avant 2023, atteint 14,6 milliards de FCFA en 2024, un niveau entièrement imputable à la GDIZ qui en représente 100 % des exportations nationales.
Sur le cajou, la transition est plus douloureuse à court terme. La chute des exportations de noix brutes est brutale : -96,2 % en valeur, de 55 milliards à 2 milliards de FCFA entre 2023 et 2024, sous l’effet direct de l’application du décret. La balance commerciale globale de la filière recule en conséquence de 57,3 %, passant de 68,3 à 29 milliards de FCFA. Mais c’est précisément l’effet recherché. En contrepartie, les exportations d’amandes transformées ont doublé, +101,5 %, à 26,8 milliards de FCFA, portées à 96,3 % par les industries installées à la GDIZ, dont Benin Cashew S.A. spécialisée dans la production d’amandes à partir des noix brutes collectées dans le pays. La filière traverse un creux de recettes inévitable, celui de toute transition industrielle, mais les fondations de la montée en valeur sont posées.
Un même défi structurel pour le coton et le karité
Le coton reste la première filière d’exportation du Bénin, avec 50,6 % des recettes totales et une balance excédentaire de 315,2 milliards de FCFA en 2024, en légère hausse de 2,1 % par rapport à 2023 selon le rapport Apiex. Mais ce qui a changé de manière significative, c’est la composition interne de cet excédent. Les exportations de fils de coton sont passées de zéro en 2023 à 7,6 milliards de FCFA en 2024, une performance inédite dans l’histoire de la filière, portée à 27,6 % directement par la GDIZ et à 72 % indirectement via des entreprises locales s’approvisionnant auprès d’elle. Les exportations de produits textiles ont progressé de 35,6 %, atteignant 9,1 milliards de FCFA, dont 49,4 % produits par les industries textiles de la zone. Dans le même temps, les exportations de fibre brute, de tourteau et d’huile de coton reculent non par faiblesse productive, mais parce que les industries locales en consomment davantage pour leur propre transformation. C’est le signe d’une chaîne de valeur qui commence à se refermer sur elle-même, avec un taux de couverture de la filière atteignant 2 982,8 % en 2024.
Le karité présente une configuration plus contrastée. Sa balance commerciale a bondi de 363 % en 2024, passant de 12,2 à 56,5 milliards de FCFA, la plus forte progression relative de toutes les filières stratégiques. Mais cette performance repose presque entièrement sur l’explosion des exportations de noix brutes, passées de 7,7 à 48,5 milliards de FCFA (+529,9 %), et non sur la transformation. Le beurre de karité, bien qu’en hausse de 76,1 % à 8,1 milliards de FCFA soutenu par les industries agréées au Code des investissements, ne représente encore qu’une fraction marginale du total exporté. Le karité reste, de toutes les filières stratégiques, celle où la transformation locale peine encore à s’imposer. L’APIEx l’identifie elle-même comme un chantier prioritaire, soulignant que le renforcement des investissements dans la transformation locale de la noix de karité constitue un levier stratégique essentiel pour accroître la valeur ajoutée domestique.
La GDIZ comme accélérateur central
Ce basculement d’ensemble n’aurait pas eu lieu sans la Zone Industrielle de Glo-Djigbé. Selon les données consolidées de l’APIEx, la GDIZ comptabilise à fin 2025 onze industries en exploitation, représentant un investissement cumulé de 233,7 milliards de FCFA et 11 452 emplois générés depuis son démarrage. Ses exportations ont crû de 314,9 % entre 2023 et 2024, passant de 24,8 à 102,9 milliards de FCFA, portant sa contribution aux exportations nationales totales à 15,2 %. Elle couvre à elle seule 100 % des exportations nationales d’huile brute de soja, 96,3 % de celles d’amandes de cajou, 61,2 % du tourteau de soja et 49,4 % des produits textiles exportés en 2024.
Ce résultat est industriellement incontestable. Il ne doit pas pour autant occulter deux réalités que les données elles-mêmes signalent. D’abord, la transition crée des creux de recettes dans les filières soumises à restriction d’exportation, la filière cajou en est l’illustration la plus nette, dont il faudra assurer la couverture budgétaire jusqu’à ce que les volumes transformés compensent pleinement les pertes sur le brut. Ensuite, la concentration des gains de transformation au sein de la GDIZ pose la question de la diffusion territoriale de l’industrialisation : les quatorze industries entrées en exploitation hors zone en 2025 n’ont généré que 663 emplois cumulés, contre 4 131 pour les seules trois nouvelles unités de la GDIZ sur la même période.
Le Bénin a engagé une mutation réelle, documentée et mesurable. Les données le prouvent filière par filière. Mais entre le basculement statistique et la transformation structurelle durable, il reste trois questions ouvertes que le prochain cycle 2026-2030 devra mettre au centre : l’intégration effective des producteurs agricoles dans la chaîne de valeur industrielle, la montée en transformation du karité, et la résilience des filières face aux aléas des cours internationaux des matières premières, un risque que la dépendance croissante aux marchés chinois, principal débouché de la GDIZ, rend particulièrement prégnant.
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