Politique, La Marina BJ— À quelques semaines du scrutin présidentiel d’avril 2026, le parti Force Cauris pour un Bénin Émergent (FCBE) a rendu public son projet de société intitulé « Rebâtir ensemble la fierté béninoise ». Porté par le duo Paul Hounkpe et Rock Hounwanou, ce document de près de soixante pages ambitionne de proposer aux Béninois une alternative globale et structurée à dix années de gouvernance qu’il juge défaillante. Seize secteurs de la vie nationale sont passés au crible, du plus technique au plus symbolique.Décryptage.
Avant même d’entrer dans le vif du sujet programmatique, le projet de société de la FCBE pose d’emblée le ton. La vision introductive du document ne se contente pas de formuler des ambitions : elle dresse un réquisitoire. Violations des droits humains, expropriations abusives, suppressions massives d’emplois, retraites forcées, bâillonnement de la presse, justice aux ordres, exilés politiques… Le tableau dressé par le parti est sombre, mais aucun nom n’est jamais explicitement cité.
Ce positionnement assumé confère au document un double statut : à la fois programme de gouvernement et acte d’accusation politique. La FCBE entend clairement incarner une rupture face à un régime de rupture, non une simple alternance. Elle se réclame d’un Bénin d’avant, celui que le monde entier citait en exemple démocratique dans les années 1990, pour mieux dénoncer celui d’aujourd’hui, qu’elle décrit comme un régime autoritaire ayant épuisé les ressorts du pays.
La vision affichée est celle d’un Bénin transformé d’ici 2033 : uni, démocratique, État de droit, attractif pour les investisseurs, résilient aux crises climatiques et sanitaires, et capable de distribuer équitablement les fruits de sa croissance. Une ambition qui embrasse large, peut-être trop pour certains observateurs, mais qui a le mérite de la cohérence interne.
Une méthode qui revendique la rigueur
Ce qui distingue ce projet de société c’est la revendication d’une méthode. La FCBE affirme avoir conduit des études prospectives sectorielles à l’échelle nationale, mobilisé des équipes pluridisciplinaires, consulté les communautés à la base et soumis les résultats à validation collective avant de les intégrer au document final. Sept étapes jalonnent ce processus, de la constitution d’un comité technique jusqu’à l’atelier de validation par les acteurs clés du parti.
Cette démarche s’inspire explicitement des recommandations de la Conférence de Maastricht de 1990, qui avait exhorté les pays africains à se doter de visions stratégiques à long terme. Qu’on y adhère ou non, cette assise méthodologique donne au document une densité rare dans le paysage politique béninois, où les programmes électoraux se limitent souvent à des listes de promesses sans ancrage analytique.
L’économie et l’emploi, colonne vertébrale du programme
Au cœur du projet, la question économique occupe une place centrale. La FCBE part d’un constat sévère : l’économie béninoise souffre d’un monopole public déguisé, d’un secteur informel dominant, d’une industrie embryonnaire, d’une dépendance énergétique chronique et d’une balance commerciale structurellement déficitaire. Pire, la croissance affichée par les gouvernements successifs est qualifiée de « virtuelle », profitant selon le parti à une infime minorité.
Pour y remédier, la FCBE propose d’organiser une conférence nationale économique destinée à redistribuer équitablement les ressources entre les régions, de libéraliser l’économie, de diversifier les exportations et de restaurer les prérogatives de la Douane dans le contrôle des flux commerciaux. Sur le plan industriel, le programme mise sur la création de pôles agroalimentaires spécialisés valorisant les produits phares du pays : anacarde, karité, ananas, palmier à huile, soja et riz. La relance des industries textiles, le développement du biogaz et la création d’un prix national de l’innovation technologique complètent ce volet.
La question de l’emploi des jeunes est traitée avec une urgence particulière. Le document cite un chiffre alarmant : plus de 70 % des jeunes diplômés se retrouvent au chômage ou en sous-emploi à la sortie de l’université. Face à cette réalité, la FCBE propose la création d’un Institut national de la jeunesse, d’un fonds spécial pour l’auto-emploi, d’une plateforme d’enseignement à distance, et même de programmes de formation en milieu carcéral pour faciliter la réinsertion sociale des jeunes détenus.
Sortir de la monoculture du coton
L’un des axes les plus développés du programme concerne l’agriculture. La FCBE pointe directement une évolution qu’elle juge catastrophique : depuis 2016, l’agriculture béninoise serait devenue, selon le document, une monoculture tournée vers la production cotonnière, au détriment des cultures vivrières. Cette orientation aurait entraîné un déficit de la balance commerciale alimentaire, obligeant le Bénin à importer massivement du riz d’Asie, des produits maraîchers des pays voisins, des œufs et du lait pour nourrir ses quatorze millions d’habitants.
Pour inverser cette tendance, le programme propose de diversifier les filières en fonction des sept zones agro-écologiques du pays, de mécaniser l’agriculture, de construire des mini-barrages d’irrigation, de sécuriser le foncier agricole et de rétablir l’Office National de Sécurité Alimentaire (ONASA), dont la fermeture est qualifiée d’arbitraire. Le retour des CADER, centres d’action régionale pour le développement rural également supprimés, est également réclamé.
Démocratie et justice
C’est sur le terrain politique et institutionnel que le projet de société prend sa tonalité la plus engagée. La FCBE dresse un diagnostic de crise démocratique profonde : une Assemblée nationale monocolore, des partis d’opposition exclus des scrutins, des citoyens emprisonnés pour leurs opinions, de nombreux exilés politiques, une séparation des pouvoirs bafouée et un Conseil Supérieur de la Magistrature mis sous la coupe du pouvoir exécutif.
Les mesures proposées sont à la hauteur de ce constat : formation d’un gouvernement d’union nationale dès la prise de pouvoir, libération immédiate des détenus politiques, facilitation du retour des exilés, restauration de l’indépendance de la justice, réforme du code électoral et de la charte des partis politiques, instauration d’un forum biannuel de dialogue avec les syndicats et la société civile. Sur la justice, le parti va jusqu’à proposer l’élection des présidents de tribunaux par leurs pairs, une mesure qui marquerait une rupture symbolique forte avec la culture de nomination discrétionnaire.
Au-delà des grands agrégats économiques, le projet de société de la FCBE se distingue par l’attention qu’il porte à des secteurs habituellement relégués au second plan dans les programmes électoraux africains. Sur la culture, le document propose d’inscrire de nouveaux biens au patrimoine mondial de l’UNESCO, dont la cité lacustre de Ganvié, la route de l’esclave et les pratiques du vodoun. Il appelle à restaurer l’identité culturelle des Amazones et à créer un musée des masques. Sur l’environnement, la montée des eaux de l’Atlantique, l’érosion côtière, la déforestation et les inondations récurrentes sont identifiées comme des urgences. Le projet prévoit de poursuivre le chantier de l’épi de Siafato pour protéger le littoral, de développer des programmes de recyclage des plastiques non biodégradables et de restaurer le corps des Eaux et Forêts dans ses missions de protection des parcs nationaux.
Sur la presse, la FCBE promet de restaurer la liberté d’expression, de dépénaliser les délits de presse, de rouvrir les organes de communication fermés arbitrairement et de rendre l’accès à Internet haut débit disponible sur tout le territoire à coût réduit. Le programme s’attaque également aux infrastructures de transport, secteur jugé symboliquement révélateur de l’état réel d’un pays. La FCBE dénonce le démantèlement du réseau ferroviaire, la mise en concession du port autonome de Cotonou, l’aéroport de Tourou non fonctionnel malgré des milliards investis, et l’abandon du projet d’aéroport de Glo-Djigbé. Elle promet de réhabiliter le chemin de fer, de créer une nouvelle compagnie maritime nationale, de développer le transport fluvial et lagunaire et de rééquilibrer le réseau routier sur l’ensemble du territoire.
Sur l’administration publique, le constat est celui d’un État lourd, bureaucratique, peu motivant pour ses agents et miné par la corruption. La réponse de la FCBE passe par l’instauration d’une charte nationale du service public, des contrats de performance par ministère, un système d’évaluation des services publics et une lutte résolue contre la corruption sous toutes ses formes.
Dans un contexte électoral que l’opposition elle-même décrit comme verrouillé, la vraie bataille que livre la FCBE avec ce document n’est peut-être pas uniquement celle des urnes. C’est celle des idées, de la mémoire collective et du récit national. Et sur ce terrain-là, le projet de société de Paul Hounkpe mérite d’être lu, discuté, et contesté.
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