Business, La Marina BJ — Une enquête inédite de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD), rendue publique le 24 mars 2026 par l’Agence de Développement des Petites et Moyennes Entreprises (ADPME), lève le voile sur l’ampleur vertigineuse des échanges transfrontaliers non enregistrés. Entre carburant de contrebande et produits agricoles, le Bénin vit au rythme d’une économie de l’ombre qui pèse lourd dans la balance nationale.
C’est un colosse aux pieds d’argile que l’on devinait, mais dont on ignorait le poids exact. L’Enquête sur le Commerce Extérieur Non Enregistré (ECENE), consultée par La MARINA BJ, livre des chiffres qui donnent le tournis : sur la période 2022-2023, le cumul des échanges informels aux frontières du Bénin a atteint la barre pharaonique des 3 321,8 milliards de FCFA.
Ce montant, qui échappe par définition aux contrôles douaniers et à la fiscalité directe, représente bien plus qu’un simple commerce de voisinage ; c’est une architecture économique parallèle qui soutient des pans entiers de la consommation nationale. Pour la seule année 2023, ces flux ont atteint un pic record de 1 814,4 milliards de FCFA, confirmant une accélération fulgurante de l’activité souterraine.
Le Nigeria, l’épicentre absolu
L’étude confirme une réalité géographique et économique implacable : le Nigeria demeure le partenaire hégémonique. À lui seul, le géant de l’Est capte 94 % des importations informelles et absorbe 80 % des exportations non enregistrées du Bénin en 2023. En valeur absolue, cela représente 935,6 milliards de FCFA de marchandises entrées clandestinement depuis le Nigeria sur le seul territoire béninois en 2023, contre 716,2 milliards l’année précédente. Une progression de près de 31% en un an qui traduit une intensification préoccupante des flux.
Cette hyper-dépendance se cristallise autour d’un produit phare : le carburant. Malgré les réformes énergétiques régionales, les combustibles et lubrifiants (le célèbre « kpayo », cette essence nigériane revendue en bord de route dans des jerricans et bouteilles de récupération) représentent 75 % des importations informelles en 2023, soit une valeur estimée à plus de 750 milliards de FCFA pour la seule dernière année de l’enquête.
Si le Bénin importe massivement de l’énergie, il exporte en retour ses produits agricoles, principalement le riz et le maïs. En 2022, le riz représente à lui seul 62,14% des exportations informelles vers le Nigeria, une proportion qui recule à 38,09% en 2023, au profit du maïs (27%) et des fèves de soja (11,53%). Cette complémentarité agriculture-énergie entre les deux pays, bien qu’opérant hors de tout cadre légal, révèle une intégration économique régionale réelle et spontanée. Elle pose néanmoins une question de souveraineté alimentaire : le Bénin exporte massivement ses céréales vers le Nigeria tandis que des poches de vulnérabilité alimentaire persistent dans certaines zones du territoire national.
Un déficit qui se creuse
L’équilibre de ces échanges informels est précaire et se dégrade. Le rapport révèle une balance commerciale informelle structurellement déficitaire, dont le creusement est rapide : 85,15 milliards de FCFA de déficit en 2022, 177,05 milliards en 2023, soit un déficit qui a plus que doublé en un an. Le taux de couverture des importations par les exportations, déjà préoccupant à 87,41% en 2022, tombe à 78,98% en 2023. En clair, pour 100 francs de marchandises achetées clandestinement à l’étranger, le Bénin n’en vend que 79 par les mêmes circuits. Cette tendance témoigne d’une porosité croissante des frontières qui, si elle assure la survie de nombreux ménages, prive l’État de ressources fiscales précieuses en période de mobilisation des recettes intérieures.
Pour obtenir ces données, une méthodologie de terrain digne d’une opération de renseignement a été déployée. Pas moins de 211 points de passage frauduleux ont été identifiés à travers les 12 départements. Des agents, appuyés par des guides locaux, ont scruté près de 20 000 transactions lors de passages saisonniers stratégiques. Les départements du Borgou, de l’Ouémé et de l’Alibori apparaissent comme les principales plaques tournantes des importations informelles. Le Borgou enregistre à lui seul plus de 232 milliards de FCFA d’importations clandestines en 2022, confirmant son statut de couloir stratégique avec le Nigeria. L’Alibori connaît quant à lui une explosion spectaculaire : ses importations informelles bondissent de 82 milliards en 2022 à 296 milliards en 2023, soit une multiplication par près de quatre en un an, vraisemblablement liée à l’intensification des flux pétroliers dans cette zone frontalière septentrionale.
Du côté des exportations, l’Alibori se distingue également comme premier département exportateur avec 406 milliards de FCFA en 2023, témoignant de son rôle de carrefour agricole tourné vers le Nigeria et le Niger. Le Plateau, aux confins du Nigeria au sud-est, enregistre pour sa part 209 milliards d’exportations informelles en 2022. À l’opposé, des départements comme le Zou (moins de 6 milliards d’importations en 2023) ou l’Atacora restent marginaux dans ces échanges, leur éloignement des frontières les plus actives limitant leur exposition au commerce transfrontalier informel.
Un défi pour la prochaine décennie
Au-delà du constat comptable, ce rapport interroge. Comment intégrer cette richesse invisible dans le PIB national sans asphyxier les populations qui en dépendent ? Pour notre spécialiste à la rédaction, l’ECENE 2022-2023 n’est pas seulement un recueil de chiffres : c’est un avertissement. L’économie béninoise est intrinsèquement et structurellement liée à celle de ses voisins, le Nigeria en tête. La régulation de ces flux — sans asphyxier les populations qui en dépendent pour leur survie quotidienne — reste le défi majeur des autorités financières et commerciales pour la prochaine décennie. Entre répression douanière aveugle et laisser-faire fiscal, la voie est étroite. Elle passe nécessairement par une meilleure connaissance du phénomène. C’est précisément ce que ce rapport apporte. Reste à savoir si les décideurs sauront l’entendre.
Une question demeure en suspens : quid des années 2024 et 2025 ? Depuis la publication de cette édition, les dynamiques régionales ont continué d’évoluer — politique de subvention nigériane, instabilité au Sahel, fermetures intermittentes de frontières. Une nouvelle édition de l’ECENE s’impose plus que jamais.
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