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Bénin : la réexportation de bateaux vers Abidjan a pesé 21,9% des expéditions au premier trimestre 2026

Économie, La Marina BJLa fonction d’entrepôt régional du Bénin s’invite avec une acuité particulière dans les statistiques du commerce extérieur de ce début d’année. Derrière la hausse spectaculaire des exportations globales se cache un flux logistique maritime hautement concentré, qui révèle la place stratégique et l’ambiguïté structurelle que Cotonou continue d’occuper dans les couloirs marchands ouest-africains.

Au premier trimestre 2026, les exportations de marchandises du Bénin ont affiché un bond de 78,3% par rapport au trimestre précédent, s’établissant à 223,96 milliards de FCFA. En glissement annuel, la progression atteint 51,1%. Mais ce panorama flatteur, détaillé dans le dernier bulletin de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD) consulté par La Marina BJ, exige une lecture rigoureuse. À elle seule, une unique catégorie d’opération de transit, la réexportation de matériel maritime lourd composé de « bateaux-phares, bateaux-pompes, bateaux-dragueurs » vers Abidjan, a représenté 49,13 milliards de FCFA, soit 21,9% de la valeur totale des expéditions béninoises sur la période. Pour le dire simplement, plus qu’une soudaine vigueur industrielle endogène, ces chiffres traduisent la persistance et la puissance de la vocation d’intermédiaire commercial que le Bénin entretient de longue date en Afrique de l’Ouest.

Abidjan, l’épicentre d’un flux d’opportunité

Le commerce de réexportation et de transit constitue l’un des piliers historiques de l’économie béninoise, adossé aux investissements continus dans le Port Autonome de Cotonou, véritable poumon économique par lequel transitent l’essentiel des flux internationaux du pays. Au premier trimestre 2026, ce positionnement s’est matérialisé de manière frappante sur l’axe Cotonou-Abidjan. Le montant des expéditions vers la Côte d’Ivoire s’est élevé à 51,1 milliards de FCFA, soit 22,8% des exportations totales du Bénin, installant ce pays au rang de deuxième client mondial du Bénin, juste derrière le Bangladesh (30,6%). L’explication de cette performance est quasi exclusive, sur ces 51,1 milliards de ventes vers Abidjan, 49,13 milliards correspondent aux navires en transit.

Pour comprendre concrètement ce que recouvre ce mécanisme, nos contributeurs spécialisés l’expliquent ainsi : les statistiques douanières enregistrent ces navires comme des « ventes béninoises » dès lors qu’ils transitent par le Port de Cotonou avant d’être acheminés vers leur destination finale. Le Bénin ne fabrique pas de bateaux. Des opérateurs ont simplement acquis ces équipements à l’étranger, les ont fait passer par Cotonou, et les ont réexpédiés vers Abidjan. Le pays a joué le rôle d’une plateforme de passage, pas celui d’un producteur.

Dans l’espace CEDEAO, la Côte d’Ivoire rafle ainsi 73,0% de la valeur des flux sortants du Bénin, portée à bout de bras par cette seule réexportation maritime. Mais limiter la lecture de la réexportation béninoise à ce chiffre de 21,9% masquerait la profondeur réelle du phénomène. Le bulletin de l’INStaD révèle qu’en élargissant la focale, d’autres flux de réexportation irriguent la sous-région, notamment vers le Nigéria : Lagos a absorbé 4,3 milliards de FCFA d’huiles de pétrole ou de minéraux bitumineux, ainsi que 1,3 milliard de FCFA de barres de fer ou d’acier, des biens explicitement réexportés sans transformation locale. Au total, la réexportation formellement tracée par les services douaniers totalise 54,73 milliards de FCFA, soit 24,4% de la masse globale des ventes extérieures du pays, un quart des expéditions béninoises qui ne font que traverser le territoire.

Le paradoxe d’une manne sans valeur ajoutée nationale

Tout le paradoxe de la réexportation béninoise réside dans sa nature macroéconomique : elle gonfle les agrégats du commerce extérieur sans alimenter l’appareil productif intérieur. Les milliards de FCFA de navires redirigés vers les eaux ivoiriennes, ou de carburants acheminés vers les marchés nigérians, ne génèrent ni tissu industriel dense, ni création massive d’emplois manufacturiers durables sur le sol béninois. Si cette activité de transit produit des redevances douanières et fait tourner l’écosystème portuaire, elle maintient structurellement l’économie dans une dépendance aux circuits d’opportunité frontaliers. Retirer ces opérations de transit de l’équation ramènerait le commerce régional réel à un niveau bien plus modeste et bousculerait profondément la hiérarchie des partenaires commerciaux effectifs du pays.

À titre d’illustration, nos contributeurs estiment qu’enrichir les statistiques douanières ne suffit pas à enrichir l’économie réelle. Faire transiter des bateaux ou de l’essence d’un pays à un autre ne crée pas d’unités de production au Bénin et n’offre pas d’emplois durables. C’est un ballon d’oxygène comptable, pas un moteur de développement.

À l’heure où les importations béninoises culminent à 428,95 milliards de FCFA au premier trimestre 2026, portées par le riz (15,3%) et les produits pétroliers (7,7%), la réexportation globale atténue un déficit commercial brut de près de 205 milliards de FCFA. Mais ce modèle expose le pays à une double vulnérabilité : d’une part, la concurrence des hubs portuaires régionaux comme Lomé, en pleine montée en puissance ; d’autre part, la sensibilité aux fluctuations des politiques douanières et des équilibres géopolitiques régionaux. Un changement de réglementation au Nigéria ou en Côte d’Ivoire suffirait à tarir une part significative de ces flux du jour au lendemain.

L’urgence du chantier industriel ?

Ce constat n’est pas nouveau. La réexportation est une réalité structurelle de l’économie béninoise depuis plusieurs décennies, bien antérieure au gouvernement actuel. Mais il prend une résonance particulière en ce début de septennat. Constater qu’au moins un quart des expéditions repose sur le simple passage de biens étrangers souligne l’ampleur du chantier économique que le gouvernement Wadagni hérite et doit accélérer : faire passer Cotonou du statut de grand entrepôt de transit à celui d’économie de transformation à forte valeur ajoutée locale.

Les jalons existent, la Zone Industrielle de Glo-Djigbé en est l’illustration la plus visible, mais les données du T1 2026 rappellent que la route est encore longue. Tant que près d’un franc sur quatre gagné à l’exportation ne reflète pas une production nationale, la croissance du commerce extérieur béninois restera, pour partie, une croissance de façade.

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