Opinion, La Marina BJ – Une étude de cas comparative consacrée au Bénin, à la République démocratique du Congo et à Madagascar met en lumière les avancées et les difficultés rencontrées par ces trois pays dans l’adoption d’une approche systémique de l’alimentation, présentée comme un levier essentiel pour réduire durablement la faim et la malnutrition. Elle révèle en creux un paradoxe préoccupant pour le Bénin : alors que le pays a fait le choix de la maturité institutionnelle, un maillon faible critique subsiste, la sous-représentation des acteurs économiques privés, pourtant véritable moteur de la chaîne de valeur.
Cette étude, co-publiée par le GAIN (Global Alliance for Improved Nutrition), la Zero Hunger Coalition et le Shamba Centre for Food & Climate — signée par Stella Nordhagen et Ephrame Adjovi — a été conduite en parallèle d’un atelier d’apprentissage Sud-Sud ayant réuni des acteurs des trois pays concernés. Elle repose sur six entretiens menés fin 2024 et en 2025 auprès de responsables gouvernementaux, ainsi que d’un représentant d’une agence des Nations Unies. Cette démarche s’inscrit dans le prolongement du Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires (UNFSS) de 2021, qui avait incité de nombreux États à formuler des feuilles de route nationales pour transformer leurs politiques agroalimentaires.
Les indicateurs recensés situent le Bénin dans une position relativement moins critique que ses homologues sur plusieurs plans : le pays affiche un taux de retard de croissance chez les enfants de 32 %, contre 42 % en République démocratique du Congo et 40 % à Madagascar. De même, 53 % de la population béninoise n’a pas les moyens de s’offrir une alimentation saine, un taux nettement inférieur aux 89 % relevés en RDC et aux 94 % enregistrés à Madagascar. L’emploi agricole concentre par ailleurs 40 % de la main-d’œuvre béninoise, et l’impact climatique projeté sur les rendements de maïs est estimé à -4,7 %.
Une stratégie plus longue à aboutir
Le document établit une distinction nette entre les trajectoires suivies par les trois pays. Contrairement au Bénin, la RDC disposait déjà d’un plan d’action existant qu’elle a choisi d’adapter plutôt que de repartir de zéro, tandis que Madagascar avait structuré sa démarche autour de trois axes, avec un fort accent sur la résilience climatique. Le Bénin, lui, a connu un processus plus lent, aucune feuille de route n’ayant été arrêtée dans la foulée immédiate du Sommet de 2021. Le pays a fait le choix d’élaborer une stratégie complète plutôt qu’un simple document de feuille de route entre 2024 et 2026 — une approche jugée plus chronophage mais visant, selon l’étude, à produire des résultats plus complets en intégrant les contributions de l’ensemble des parties prenantes.
Sur le plan de la gouvernance, le Bénin se distingue par la mise en place d’une unité de nutrition au niveau présidentiel, un mécanisme cité en exemple parmi les bonnes pratiques susceptibles d’inspirer d’autres pays de la région, au même titre que les systèmes de surveillance numérisés développés à Madagascar. Selon les informations rapportées par notre journaliste contributeur Noé William HOUNKANRIN, l’étude relève d’ailleurs que le Bénin, étant en retard sur certaines étapes du processus, a pu s’appuyer sur l’expérience malgache pour identifier en amont certaines erreurs à éviter, un mécanisme d’apprentissage croisé Sud-Sud présenté comme l’un des apports majeurs de la démarche comparative.
Le grand absent du tour de table
L’étude insiste sur le rôle central de l’engagement politique de haut niveau dans la réussite de ces réformes. La mise en place de structures de gouvernance capables de transcender les cloisonnements ministériels sectoriels est identifiée comme un facteur clé de progrès, de même que les processus de dialogue inclusif associant largement la société civile et les organisations internationales. Comme le souligne le rapport, l’implication de la Primature ou de la Présidence s’avère indispensable pour convoquer l’ensemble des ministères sectoriels concernés et garantir une approche véritablement transversale.
C’est toutefois sur le terrain opérationnel que le bât blesse. L’étude révèle une contradiction fréquente dans les trois pays observés : alors que la société civile, les agences de l’ONU et les cadres étatiques ont massivement participé aux dialogues, le secteur privé reste largement sous-représenté dans les instances de décision et de concertation. « Le secteur privé tend à être sous-représenté […], alors qu’il s’agit véritablement des bras opérationnels qui peuvent exécuter les directives pour transformer les systèmes alimentaires », rappelle une personne interrogée à Madagascar, dont le constat rejoint néanmoins une tendance observée dans les trois pays étudiés. Transformateurs locaux, acheteurs, transporteurs, commerçants et PME agroalimentaires constituent pourtant le véritable moteur de la distribution et de l’accès à l’alimentation. Sans une adhésion franche et des incitations concrètes pour ces acteurs économiques, les stratégies écrites sur le papier risquent de se heurter à la réalité du marché.
⚠️ Toute reproduction, même partielle de nos articles, sans mention explicite de la source lamarina.bj est strictement interdite et constitue une violation du droit d'auteur.
Un optimisme mesuré pour l’avenir
Si l’adoption d’une vision systémique est saluée comme une avancée conceptuelle importante, l’étude souligne que le passage à l’action concrète demeure freiné par des contraintes récurrentes : difficultés de coordination entre secteurs, absence de systèmes de suivi et d’indicateurs suffisamment développés, et surtout un manque chronique de financement. Selon l’un des interviewés cités dans l’étude, les politiques alimentaires élaborées dans le cadre de ces stratégies quinquennales se heurtent souvent à d’importantes difficultés de mise en œuvre, près de la moitié des activités prévues restant non réalisées au terme de la période, principalement en raison d’un déficit de financement. Un décalage persiste par ailleurs entre les priorités fixées par les plans nationaux et les agendas propres des partenaires techniques et financiers.
Malgré ces obstacles structurels, l’étude relève un optimisme partagé parmi les acteurs interrogés dans les trois pays quant à la capacité de cette transformation à porter ses fruits à moyen terme. La prise de conscience systémique est désormais acquise et le vocabulaire s’est installé au sein des institutions. Cet optimisme reste toutefois conditionné à la mobilisation constante des ressources nécessaires à la mise en œuvre effective des plans d’action élaborés : il s’agira non seulement de combler le gouffre financier de l’exécution, mais surtout d’associer étroitement les acteurs privés à la table des négociations et de l’action — faute de quoi les ambitions affichées risquent de demeurer en grande partie théoriques.
Restez connectés à l’actualité en temps réel en rejoignant notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer : actus exclusives, alertes, et bien plus encore.