Politique Internationale, La Marina BJ — Il y a des images qui résistent au temps. Celle d’Étienne Tshisekedi wa Mulumba, debout, le poing levé, refusant de plier devant Mobutu Sese Seko puis devant Joseph Kabila, est de celles-là. Pendant des décennies, cet homme a incarné, au prix de l’exil, de l’assignation à résidence et de la prison, une idée simple mais révolutionnaire pour le Congo : le pouvoir appartient au peuple, et nul n’a le droit de le confisquer. Son fils a hérité de son nom, de son parti et, en janvier 2019, de la magistrature suprême. Ce que l’histoire retiendra, c’est peut-être qu’il n’a pas hérité de ses convictions.
Le mercredi 6 mai 2026, à la Cité de l’Union africaine à Kinshasa, Félix Tshisekedi tient une conférence de presse marathon. Diplomatie, sécurité, économie, bilan — le chef de l’État est prolixe, détendu, presque affable. Puis vient la question que tout le monde attendait, posée avec la politesse d’usage mais avec l’insistance nécessaire : celle du troisième mandat. La réponse fuse, enrobée dans le registre de l’humilité républicaine : « Je n’ai pas sollicité le troisième mandat, mais si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. »
Une phrase, des mots décisifs. Et une boîte de Pandore constitutionnelle que l’on croyait verrouillée par l’article 220 de la loi fondamentale vient de s’entrouvrir, sous les yeux d’une quasi-totalité du gouvernement congolais réuni en témoin silencieux.
Il ajoute, pour dissiper les doutes sur ses intentions : « Je ne veux pas m’accrocher au pouvoir, mais je veux servir mon pays. » Cette formule, rodée par des années de pratique africaine du pouvoir, mérite qu’on s’y arrête. Car depuis Mobutu jusqu’à Sassou-Nguesso, depuis Biya jusqu’à Kagame, rares sont les présidents du continent qui ont quitté le pouvoir en déclarant qu’ils y étaient attachés. Tous ont servi leur pays. Indéfiniment.
Le verrou et la clé
La Constitution congolaise de 2006 est explicite. Elle limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Félix Tshisekedi, élu en 2018 et réélu en décembre 2023, est constitutionnellement tenu de quitter le pouvoir à l’issue du scrutin de décembre 2028. L’article 220, disposition dite « d’éternité », verrouille cette limite en la soustrayant à toute révision ordinaire.
Mais Félix Tshisekedi a également rappelé que toute modification de la loi fondamentale passerait par un référendum populaire. Ce qu’il a omis de préciser avec la même clarté, c’est que sa majorité parlementaire — l’Union sacrée — pourrait théoriquement approuver une révision aux trois cinquièmes sans même recourir à ce référendum. Le verrou constitutionnel est réel. Les clés sont aux mains du locataire du palais.
Pour justifier l’ouverture de ce chantier, le président s’est appuyé sur un argument historique dont la mécanique mérite d’être examinée : « L’UDPS avait dit en 2006 que lorsqu’elle arriverait au pouvoir, elle changerait la Constitution. Nous ne l’avons pas encore fait. » Traduction : la révision constitutionnelle ne serait pas une ambition personnelle, mais l’accomplissement d’une promesse collective vieille de vingt ans. Le troisième mandat ne serait qu’un dommage collatéral de la fidélité aux origines. C’est rhétoriquement habile. C’est historiquement malhonnête.
Ce qu’Étienne voulait vraiment changer
Lorsque l’UDPS, fondée le 15 février 1982 dans la clandestinité la plus absolue, évoquait la nécessité de changer la Constitution, elle ne plaidait pas pour la concentration du pouvoir. Elle plaidait contre elle. Étienne Tshisekedi wa Mulumba, juriste de formation, avait bâti toute sa vision politique sur une idée fondatrice : le droit comme arme de libération, la Constitution comme rempart contre l’arbitraire. Pendant qu’il négociait son exil intérieur dans son village du Kasaï, pendant que ses camarades fondateurs croupissaient en prison, pendant qu’il essuyait les humiliations successives de Mobutu et les manœuvres d’exclusion de Kabila, il n’a jamais transigé sur ce principe : le pouvoir doit être limité, contrôlé, et finalement rendu.
Rien dans l’histoire de l’UDPS ne permet de soutenir qu’Étienne Tshisekedi voulait changer la Constitution pour permettre à un homme de rester plus longtemps au pouvoir. Tout, au contraire, suggère l’inverse. Instrumentaliser cette mémoire pour légitimer une révision constitutionnelle dont l’effet premier serait de prolonger le mandat de son fils est une falsification de l’héritage. Ce n’est plus de la continuité idéologique. C’est de la récupération.
La guerre comme alibi
Félix Tshisekedi a également introduit dans son argumentaire une deuxième ligne de défense, plus inquiétante encore. Liant la tenue des élections générales de 2028 à l’évolution du conflit dans l’est du pays, il a prévenu : « Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement, on ne pourra pas organiser les élections en 2028. » Pour illustrer son propos, il a cité l’exemple de l’Ukraine, où le président Zelensky n’a pas organisé le scrutin prévu en raison de la guerre contre la Russie.
La comparaison est osée. Elle est aussi dangereuse. Car en posant l’équation guerre égale impossibilité électorale, le chef de l’État ouvre un deuxième scénario de maintien au pouvoir, indépendant de la révision constitutionnelle. Dans le premier scénario, il reste grâce au référendum. Dans le second, il reste grâce à la guerre. Dans les deux cas, il reste. Le M23, soutenu par Kigali selon plusieurs rapports onusiens, contrôle depuis début 2025 des pans entiers des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Cette réalité sécuritaire est indéniable. Mais pour l’opposition congolaise, son instrumentalisation politique l’est tout autant.
La vraie question que pose la sortie du 6 mai 2026 n’est pas constitutionnelle. Elle est morale. Félix Tshisekedi est arrivé au pouvoir auréolé d’un héritage que le Congo entier connaissait par cœur. Il était le fils du sphinx, l’héritier du combat, le continuateur d’une œuvre inachevée. Cet héritage lui a valu une légitimité symbolique que nulle victoire électorale, même incontestée, n’aurait pu lui offrir seul. Les Congolais n’ont pas seulement voté pour Félix en 2018. Ils ont voté pour Étienne, une dernière fois, par procuration.
Aujourd’hui, à deux ans de la fin constitutionnelle de son mandat, le fils s’apprête peut-être à trahir le mandat symbolique que le peuple lui avait confié en même temps que le mandat institutionnel. Car ce que le peuple congolais a voulu, en portant un Tshisekedi au pouvoir, ce n’était pas une nouvelle version du pouvoir éternel. C’était la preuve que le pouvoir pouvait, enfin, changer de mains.
Kinshasa dans la norme africaine du pire
Il serait inexact de présenter la démarche de Félix Tshisekedi comme une exception. Elle s’inscrit au contraire dans une tendance continentale aussi lourde que prévisible. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso a réécrit la Constitution en 2015 pour effacer ses mandats précédents. Au Cameroun, Paul Biya règne depuis 1982. Au Rwanda, Paul Kagame a supprimé la limitation des mandats par référendum en 2015 avant d’être réélu avec 99% des voix.
Le modèle est connu. Le référendum d’abord, présenté comme l’expression suprême de la volonté populaire. La majorité ensuite, disciplinée et docile. L’opposition enfin, dénoncée comme factieuse ou financée par l’étranger. Félix Tshisekedi est peut-être en train de choisir son camp. Non plus celui de son père, figure de la résistance à tous ces hommes-là, mais celui de ses pairs africains qui ont compris que la Constitution n’est un obstacle que pour ceux qui ne contrôlent pas encore les institutions nécessaires pour la modifier.
Il existe, dans la vie des nations comme dans celle des familles, des trahisons qui ne disent pas leur nom. Elles se parent de continuité, d’héritage, de service au pays. Elles invoquent le père pour mieux le contredire. Elles brandissent la volonté du peuple pour mieux la devancer.
Étienne Tshisekedi a passé des décennies à faire d’une idée simple une cause nationale : en République démocratique du Congo, le pouvoir doit un jour se terminer. Il n’a pas vécu assez longtemps pour voir son fils présider aux destinées de ce pays. Il n’a pas vécu assez longtemps non plus pour voir son fils envisager de ne pas les quitter.
L’histoire, quand elle est cruelle, a ce talent particulier de transformer les héritiers en fossoyeurs de l’œuvre qu’ils prétendent prolonger. Le Congo n’en est pas encore là. Mais la conférence de presse du 6 mai 2026 restera, quoi qu’il arrive, comme le moment où Félix Tshisekedi a cessé d’être le fils du résistant pour commencer, peut-être, à devenir ce contre quoi le résistant avait lutté toute sa vie.
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