Votre portail vers l'information stratégique au Bénin, en Afrique et au-delà
Votre portail vers l'information stratégique au Bénin, en Afrique et au-delà

Entre CEDEAO et AES, le Bénin de Romuald Wadagni choisit le pragmatisme

Diplomatie, La Marina BJEn bouclant en quatre jours une tournée inaugurale dans cinq capitales ouest-africaines, le nouveau président béninois SEM Romuald Wadagni a posé les jalons d’une diplomatie de rupture avec la posture de son prédécesseur. Entre fidélité aux institutions régionales et impératifs économiques vitaux, le nouveau régime choisit le dialogue, quitte à bousculer quelques orthodoxies.

Il y a des agendas diplomatiques qui se lisent comme des manifestes. Celui que s’est fixé le chef de l’État Romuald Wadagni dans les dix premiers jours de son mandat en est un. Du 1er au 4 juin 2026, le cinquième président du Bénin démocratique a enchaîné Lagos, Niamey, Ouagadougou, Lomé et Abidjan, cinq capitales, quatre jours, un message : le Bénin est de retour dans le jeu sous-régional, et il entend y jouer franc jeu avec tout le monde, y compris avec ceux que ses partenaires institutionnels préféreraient tenir à distance.

Ce marathon inaugural n’est pas qu’un exercice protocolaire. C’est une prise de position géopolitique. En se rendant personnellement à Niamey et à Ouagadougou, deux capitales désormais hors de l’orbite de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, membres fondateurs d’une Alliance des États du Sahel qui a tourné le dos à Abuja, Romuald Wadagni a accompli ce que son prédécesseur Patrice Talon n’avait pas réussi faire à un moment donné : obtenir une réponse favorable de sa main tendue aux juntes sahéliennes au nom du réalisme économique. Le geste est fort, il est aussi nécessaire, et il dit, en creux, tout ce que des années de brouille diplomatique ont coûté au Bénin.

Quand le port commande

Pour comprendre la récente tournée du président Romuald Wadagni, il faut d’abord comprendre la géographie. Le Bénin est un petit pays côtier dont le principal atout stratégique est son port. Cotonou n’est pas seulement la capitale économique du pays : c’est le poumon logistique d’une partie de l’Afrique de l’Ouest enclavée. Avant la crise de 2023, le trafic de transit vers le Niger atteignait 2,31 millions de tonnes annuelles, et Cotonou assurait jusqu’à 80 % du fret nigérien acheminé vers la mer. Avec le Burkina Faso, ces deux pays concentraient l’essentiel du transit régional du port béninois.

Puis vint le coup d’État du 26 juillet 2023 à Niamey. La CEDEAO imposa ses sanctions, et Patrice Talon, aligné sur la position institutionnelle de l’organisation régionale, soutint la ligne dure. Niamey, qui voyait dans cette posture une hostilité à peine voilée, ferma sa frontière avec le Bénin et maintint ce blocus bien après la levée des sanctions en février 2024, invoquant des accusations sans preuves, rejetées par l’ex-régime béninois, d’hébergement de bases hostiles au régime militaire. En trois ans, les exportations béninoises vers le Niger ont chuté de 52,3 %. L’oléoduc CNPC reliant les champs pétroliers d’Agadem au terminal de Sèmè-Kpodji, artère vitale pour le budget nigérien, source de revenus de transit précieuse pour le Bénin, est devenu l’otage d’une brouille diplomatique aux contours autant économiques que politiques. Les deux trésors publics ont saigné en silence.

C’est dans cet héritage encombrant que le chef de l’État Romuald Wadagni, ancien ministre de l’Économie et des Finances de l’administration précédente, a pris ses fonctions le 24 mai 2026. Technocrate formé à Grenoble et à Harvard, il a la réputation d’un homme qui raisonne en chiffres avant de raisonner en postures. Sa tournée inaugurale est à son image.

Niamey, le geste historique

La deuxième étape de la tournée, le Niger, le 2 juin, est sans doute la plus chargée de sens. En se rendant à Niamey, Romuald Wadagni est devenu le premier chef d’État béninois en exercice à fouler le sol nigérien depuis le putsch de juillet 2023. La portée symbolique de ce déplacement dépasse de loin le protocole. Elle marque une rupture assumée avec la ligne Talon et signale, à Niamey comme aux capitales de la sous-région, que Cotonou entend désormais dissocier ses impératifs économiques de ses positions institutionnelles. L’accueil réservé à la délégation béninoise a été à la mesure des attentes : chaleureux, officiel, entouré de tous les attributs d’une visite d’État. Le général Abdourahamane Tiani en personne s’est déplacé à l’aéroport Diori Hamani pour accueillir son hôte. Ce détail, anodin en apparence, est diplomatiquement parlant un signal fort : le régime de Niamey accordait à cette visite une importance qu’il n’avait jamais consenti à reconnaître aux tentatives de médiation des anciens présidents Soglo et Yayi, en juin 2024.

Le résultat concret est là, consigné dans un communiqué conjoint en neuf points : la création d’un comité mixte d’experts chargé de recenser et de lever les obstacles à la réouverture de la frontière commune, avec un délai de quinze jours pour rendre ses conclusions. Tiani a accepté l’invitation de Wadagni à effectuer une visite d’État à Cotonou, dont la date sera fixée par voie diplomatique. Les deux présidents ont réaffirmé leur engagement commun contre le terrorisme et le banditisme transfrontalier. Le dossier de l’oléoduc, omniprésent en arrière-plan, n’a pas fait l’objet de déclaration publique, mais nul doute qu’il a saturé les coulisses du tête-à-tête. Ce délai de quinze jours mérite attention. Court pour un contentieux de trois ans, il impose une cadence qui peut autant accélérer une décision qu’en révéler les limites. Il faudra surveiller, dans les prochaines semaines, si ce comité d’experts accouche d’un calendrier ou d’un énième rapport de bonne volonté.

Dans la même journée du 2 juin, le président Romuald Wadagni s’est rendu à Ouagadougou pour une séance de travail avec le capitaine Ibrahim Traoré au palais de Koulouba. La séquence, Niger et Burkina le même jour, n’est pas anodine. Elle signale que Cotonou traite les deux pays de l’AES limitrophes avec une symétrie délibérée, sans hiérarchie apparente, et entend inscrire ce rapprochement dans une logique de normalisation globale plutôt que de gestion au cas par cas. Avec Ouagadougou, l’enjeu est moins explosif qu’avec Niamey, la frontière bénino-burkinabè n’a pas fait l’objet d’une fermeture formelle, mais tout aussi structurant. Le rôle du port de Cotonou dans l’approvisionnement du Burkina Faso a été au cœur des discussions, avec l’impératif d’employer des solutions concrètes pour fluidifier les corridors de transport. Le communiqué conjoint, livré par le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean-Marie Traoré, a qualifié la visite d’« étape décisive dans la revitalisation des relations bilatérales ». Une invitation réciproque a été adressée par le président Romuald Wadagni à Ibrahim Traoré, symbole d’une volonté partagée d’institutionnaliser ce réchauffement.

Lomé, la convergence des médiateurs

Le 3 juin, en allant à Lomé pour s’entretenir avec Faure Gnassingbé, Romuald Wadagni a posé l’acte le plus subtil de sa tournée. C’était la première fois depuis octobre 2017 qu’un chef d’État béninois effectuait une visite de travail officielle chez le voisin togolais, la dernière remontant au déplacement de Patrice Talon à Lomé à cette date. Derrière les sourires de façade, Lomé et Cotonou se livrent depuis plusieurs années une guerre feutrée mais féroce pour le contrôle du fret sahélien.

Structurellement ancré comme premier port du Burkina Faso, dont il capte l’écrasante majorité du transit, le Port Autonome de Lomé a également profité de la brouille béninoise pour tenter de capter une partie du fret nigérien que la fermeture de la frontière avait détourné de Cotonou.

Mais au-delà de la rivalité portuaire, l’enjeu est hautement politique. Faure Gnassingbé s’est imposé comme le médiateur attitré et solitaire des crises sahéliennes, cultivant une diplomatie de l’ombre appréciée de l’AES. En venant à Lomé juste après avoir arraché théoriquement le dégel à Niamey et Ouagadougou, Romuald Wadagni fait preuve d’habileté. Il ne cherche pas à concurrencer la diplomatie togolaise, il propose une alliance de circonstance. L’objectif à court pourrait être d’aligner les positions des deux voisins côtiers pour offrir à l’hinterland sahélien une façade maritime complémentaire plutôt que rivale, tout en profitant de l’entremise togolaise pour consolider les fragiles acquis obtenus la veille au Niger.

Soigner les flancs

La tournée n’aurait pas eu l’équilibre qu’elle revendique sans ses deux étapes auprès des poids lourds de la CEDEAO. Le Nigeria, première destination choisie par Romuald Wadagni le 1er juin (Lire LMBJ du 1/06/2026), est le premier partenaire commercial du Bénin, avec 809 kilomètres de frontière commune et une histoire économique, humaine et culturelle bien antérieure aux tracés coloniaux. L’entretien à huis clos avec Bola Ahmed Tinubu à Lagos a porté sur l’intégration économique et industrielle, la coopération énergétique et la sécurité maritime dans le golfe de Guinée, avec en toile de fond la question de l’avenir de la CEDEAO dans une sous-région fracturée.

En choisissant Lagos comme premier déplacement officiel, avant même de se rendre dans les capitales francophones, le président Romuald Wadagni a signifié à Tinubu, et par-delà à l’institution régionale, que le Bénin n’entendait pas s’éloigner de l’axe institutionnel. Il consolidait ainsi ses arrières avant d’aller tendre la main aux juntes. La mécanique est habile : on ne peut pas reprocher au Bénin de déserter la CEDEAO lorsqu’il commence sa tournée par le Nigeria, pilier historique de l’organisation et première économie de la sous région.

La clôture à Abidjan le 4 juin, avec le président ivoirien Alassane Ouattara, procède de la même logique. La Côte d’Ivoire et le Bénin partagent une vision convergente de l’intégration régionale et une défiance commune à l’égard des coups d’État. Que le président Romuald Wadagni ait choisi Ouattara comme dernier interlocuteur de sa tournée n’est pas un hasard : il s’agissait de boucler diplomatiquement la boucle, de rentrer à Cotonou avec la bénédiction implicite d’Abidjan après avoir bousculé quelques orthodoxies à Niamey et Ouagadougou.

La doctrine Wadagni, en creux

Ce que cette tournée révèle, au fond, c’est l’émergence d’une doctrine diplomatique béninoise nouvelle, ou du moins, clairement différenciée de celle de Patrice Talon. L’ancien ministre des Finances n’ignore pas que le Bénin ne peut pas se payer le luxe de l’isolement sahélien. Le port de Cotonou, artère vitale de l’économie nationale, est aussi le meilleur argument de la diplomatie béninoise : les pays enclavés ont besoin de lui autant qu’il a besoin de leurs flux. Cette dépendance mutuelle est, paradoxalement, le meilleur gage de la durabilité du dialogue que le président Romuald Wadagni vient d’amorcer.

Il reste que les obstacles sont nombreux. La méfiance de Niamey à l’égard de Cotonou n’est pas dissipée en un communiqué conjoint. Les accusations nigériennes d’hébergement de bases hostiles, jamais étayées, jamais formellement retirées, constituent un contentieux politique de fond que quinze jours de comité d’experts ne suffiront pas à résoudre. Côté burkinabè, la normalisation des corridors se heurte à la réalité d’une insécurité persistante dans le nord du Bénin, où les groupes armés sahéliens ont progressivement étendu leur emprise au fil des années de tension diplomatique.

L’histoire retiendra peut-être que c’est un technocrate de la finance internationale, sans passé de militant panafricaniste ni de rhétorique souverainiste, qui aura accompli l’un des gestes diplomatiques les plus audacieux de la décennie béninoise. Romuald Wadagni n’a pas choisi le pragmatisme par idéologie. Il l’a choisi parce que la géographie du Bénin ne lui laissait pas d’autre option raisonnable. C’est parfois ainsi que se font les ruptures historiques, non par grandeur de vision, mais par évidence des faits.

Restez connectés à l’actualité en temps réel en rejoignant notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer : actus exclusives, alertes, et bien plus encore.

Partager cet article
Lien partageable
Précédent

Ville de Cotonou : Face aux fuites de recettes, la municipalité veut reprendre la main sur ses gares routières informelles

Suivant

Asphaltage Phase B à Cotonou : près de Huit mois de bouleversements annoncés sur l’axe Cadjèhoun – Étoile Rouge

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Lire article suivant