Économie, La Marina BJ – Lors d’un échange consacré au financement du continent, l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou a rappelé une réalité crue : l’économie africaine reste majoritairement informelle. Un diagnostic sans concession qui remet la question fiscale et le crédit populaire au cœur de la souveraineté économique du continent.
Dans le dernier épisode de la série Afrique, le temps des possibles sur RFI, le banquier d’affaires et ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou a livré une analyse sans détour sur la structure des économies du continent. Face à l’économiste Kako Nubukpo et au spécialiste du droit international Benjamin Allahamne Minda, il a martelé un chiffre qui résume à lui seul l’ampleur de l’équation budgétaire africaine : 90 % de l’emploi et 50 % du PIB de l’Afrique subsaharienne échappent au secteur formel (Lire LMBJ du 07/05/2026). Comme l’a résumé Lionel Zinsou, le secteur informel de l’économie représente 90 % de l’emploi et 50 % du PIB, rappelant ainsi que seuls 10 % des entreprises relèvent aujourd’hui du secteur formel et contribuent à l’impôt.
L’impasse fiscale
Si le constat est percutant, il est rigoureusement documenté. Selon l’Organisation internationale du travail, l’emploi informel en Afrique subsaharienne oscille entre 34 % en Afrique du Sud et 90,6 % au Bénin, ce qui replace l’extrapolation de l’ancien Premier ministre dans une réalité statistique indiscutable. Le FMI, de son côté, situe régulièrement cette moyenne régionale au-delà de 70 %. En matière de création de valeur, si les estimations internationales oscillent entre 20 % et 65 % du PIB selon les pays, le ratio de 50 % avancé par Lionel Zinsou s’inscrit bien dans cette fourchette pour de nombreuses économies de la sous-région. L’architecture globale montre ainsi une minorité de 10 % d’entreprises formelles supportant l’effort fiscal face à une majorité informelle regroupant la quasi-totalité des travailleurs.
Ce poids de l’informel alimente une fragilité structurelle qui se traduit par l’impossibilité pour les États de lever des recettes publiques à la hauteur de leurs besoins. Les pays africains ne collectent, en proportion de leur richesse nationale, que la moitié des recettes prélevées par les pays développés. La pression fiscale moyenne en Afrique subsaharienne s’établit à environ 13,2 % du PIB, très loin des standards des économies développées, où ce ratio dépasse fréquemment 30 à 40 %. Une étude portant spécifiquement sur la région estime pourtant que son potentiel fiscal atteint 23 % du PIB hors ressources naturelles — soit près du double de ce qui est effectivement mobilisé. Comme l’a souligné l’économiste Kako Nubukpo lors du débat, cette étroitesse de la base productive prive les gouvernements des marges de manœuvre nécessaires pour financer les infrastructures, la santé et l’éducation, enfermant le continent dans un cercle vicieux d’endettement.
Infiltrer plutôt que le combattre
Face à ce constat, Lionel Zinsou récuse la méthode forte. Plutôt que d’essayer d’éradiquer l’informel par la contrainte administrative, il plaide pour des mécanismes d’accompagnement et de refinancement. Il en veut pour preuve l’action des banques centrales pendant la crise sanitaire. En refinançant massivement les institutions de microfinance, les autorités monétaires ont permis de faire chuter le taux d’intérêt du crédit aux très petites entreprises de 20 % à 2,5 %, offrant un soutien décisif qui a préservé le tissu économique populaire. Benjamin Allahamne Minda a, de son côté, cité le rôle des mécanismes de garantie en évoquant le Fonds africain de garantie et de coopération économique (FAGACE). Basée à Cotonou, cette institution multilatérale créée en 1977 dispose aujourd’hui d’un capital porté à 500 milliards de FCFA depuis 2023, et revendique environ 3 000 milliards de FCFA de garanties mobilisées au profit de ses quatorze États membres.
⚠️ Toute reproduction, même partielle de nos articles, sans mention explicite de la source lamarina.bj est strictement interdite et constitue une violation du droit d'auteur.
Sur le chemin de la formalisation, Lionel Zinsou invite les décideurs au pragmatisme. Il ne faut pas espérer une bascule magique par décret au cours d’un simple mandat politique, car la transition prendra toute une génération. Des motifs d’espoir existent néanmoins, car M. Zinsou observe un signal encourageant : lorsque la croissance économique d’un pays atteint 5 %, les recettes fiscales progressent plus rapidement, entre 7 et 8 %. La formalisation s’opère donc naturellement, tirée par l’expansion économique plutôt que par la répression fiscale. Cette dynamique s’inscrit dans le principe du contrat fiscal. La littérature économique récente confirme qu’une fiscalité brutale ou mal conçue sur le secteur informel pousse les commerçants vers la clandestinité ou la corruption. Pour réussir, l’impôt doit devenir un contrat où, en échange du prélèvement, l’État garantit l’accès au crédit, aux marchés publics et à une protection sociale.
En ramenant les grandes théories financières à cette réalité du terrain caractérisée par 90 % d’emplois informels, Lionel Zinsou rappelle aux décideurs une vérité incontournable. Qu’il s’agisse de souveraineté monétaire, de réforme de la dette ou d’intégration régionale, aucune stratégie économique ne pourra réussir en Afrique si elle est conçue sans, ou contre, cette écrasante majorité invisible.
Restez connectés à l’actualité en temps réel en rejoignant notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer : actus exclusives, alertes, et bien plus encore.