Marchés financiers / La Marina BJ — L’analyse des mouvements de capitaux sur le marché financier régional de l’UMOA, entre le 9 et le 13 mars 2026, révèle une stratégie d’arbitrage de plus en plus affirmée de la part des investisseurs béninois. En boudant, dans un premier temps, la signature du Sénégal au profit de la Guinée-Bissau et du Burkina Faso, la place financière de Cotonou impose sa propre lecture du risque et du rendement.
Le chronogramme des adjudications de la deuxième semaine du mois de mars ne doit rien au hasard. Il raconte l’histoire d’un divorce de raison entre les investisseurs béninois et le Trésor sénégalais, sur fond de guerre des taux. Alors que l’État du Sénégal, locomotive habituelle du marché financier régional, sollicitait les investisseurs pour une série d’opérations d’envergure, les capitaux béninois ont opéré un pivot stratégique vers des cieux plus rémunérateurs.
Le silence éloquent
Le lundi 9 mars, le Trésor public du Sénégal ouvre le bal avec une opération d’envergure consistant en deux émissions simultanées de Bons et d’Obligations Assimilables du Trésor (BAT et OAT). La première portait sur 50 milliards de FCFA et la seconde sur 108,244 milliards de FCFA. Contre toute attente, les investisseurs béninois brillent par une absence totale sur les OAT : zéro franc proposé.
Pour cette émission, l’État sénégalais a retenu, d’une part, l’ensemble des soumissions de 108,244 milliards de FCFA provenant de la Côte d’Ivoire (11,158 milliards), du Mali (14,065 milliards), du Sénégal (77,354 milliards) et du Togo (11,085 milliards), face à des rendements moyens pondérés de 7,51 % pour le BAT à 364 jours et 7,89 % pour l’OAT à 3 ans. Concernant l’émission de 50 milliards de FCFA, le Trésor sénégalais a retenu l’intégralité du montant uniquement sur le BAT à 364 jours, malgré des propositions sur les OAT venues du Burkina Faso et du Sénégal.
Ce silence des investisseurs béninois n’est pas dû à un manque de liquidité, mais relève d’un choix tactique. Face aux rendements moyens pondérés de 7,51 % et 7,89 % proposés par l’État sénégalais, les banques béninoises ont préféré conserver leurs cartouches pour les jours suivants, jugeant les conditions dakaroises peu attractives.
L’offensive sur Bissau
Le « pourquoi » de ce silence se dévoile dès le lendemain, le 10 mars. Lorsque la Guinée-Bissau ouvre son marché, les investisseurs béninois répondent avec une agressivité rare, formulant près de 24 milliards de FCFA de soumissions. Le moteur de cette mobilisation est purement mathématique : 2,073 milliards proposés pour le BAT à 167 jours (5,96 % de rendement), 5,957 milliards de FCFA pour le BAT à 364 jours (6,73 % de rendement) et 15,898 milliards pour l’OAT à 3 ans.
En ciblant l’obligation (OAT) à 3 ans bissaoguinéenne, ils captent un rendement moyen pondéré de 8,97 %. C’est un point complet de plus (100 points de base) que ce que propose le Sénégal pour une maturité identique (7,89 %). Pour les gestionnaires de fonds de Cotonou, le prestige de la signature sénégalaise ne fait pas le poids face à une telle prime de rendement.
Même si, au final, l’État de Guinée-Bissau n’a retenu que l’intégralité des propositions béninoises sur les BAT et seulement 1,5 milliard sur l’OAT à 3 ans, faussant sans doute la stratégie initiale des investisseurs béninois. Ces derniers peuvent se réjouir car au même moment, l’intégralité des propositions venues du Sénégal (17,226 milliards de FCFA) et du Togo (6,156 milliards de FCFA) était rejetée.
Le « sans-faute » burkinabè
Le mercredi 11 mars, cette stratégie de diversification se poursuit à Ouagadougou, qui sollicitait 60 milliards de FCFA sur le marché régional. Si l’ensemble des propositions béninoises sur le BAT à 364 jours (9,071 milliards de FCFA) a été refusé, celles de 428,480 millions de FCFA (OAT 3 ans à 7,61 %) et de 7 milliards de FCFA (OAT 7 ans à 7,39 %) ont été intégralement retenues, tout comme l’intégralité des propositions ivoiriennes et burkinabè.
En s’alignant parfaitement sur les attentes de l’État du Burkina Faso, notamment sur les maturités longues, les investisseurs béninois prouvent qu’ils maîtrisent désormais mieux le « pricing » des signatures sahéliennes que celui de la place dakaroise.
La réponse du berger à la bergère
Le dernier acte se joue le vendredi 13 mars, quand le Sénégal sollicite de plus 100 milliards de FCFA pour un BAT de 350 jours. Il obtient 149,039 milliards et retient finalement 110 milliards de FCFA avec un rendement moyen pondéré de 6,84 %. Après avoir boudé Dakar en début de semaine, les investisseurs béninois tentent un retour avec 13,6 milliards de FCFA de soumissions. Mais le Trésor sénégalais, sans doute échaudé par l’indifférence du 9 mars et fort d’une base notamment d’investisseurs locaux (Sénégal : 62,317 milliards proposés ; Côte d’Ivoire : 62,984 milliards proposés) très liquide, a sèchement recadré les prétentions béninoises.
Seulement 929 millions de FCFA ont été retenus sur la proposition béninoise. En rejetant plus de 90 % de l’offre, « le Sénégal a sûrement signifié à Cotonou que ses exigences de taux — probablement calquées plutôt sur la rentabilité de Bissau — étaient hors-jeu », analyse notre spécialiste à la rédaction. Pour ce qui est des investisseurs locaux du Sénégal, 49,617 milliards ont été retenus, contre 59,354 milliards pour ceux de la Côte d’Ivoire. Le reste des 100 millions provenait du Burkina Faso, dont les investisseurs proposaient pourtant 10,100 milliards de FCFA.
D’après notre spécialiste à la rédaction, ce basculement illustre une nouvelle maturité des investisseurs béninois : « Ils ne sont plus des suiveurs passifs, mais des chasseurs de marges. » En délaissant « un Sénégal saturé et moins rémunérateur », ils redessinent une géographie du risque plus pragmatique, là où le rendement est au rendez-vous (Bissau) et là où l’efficacité opérationnelle est garantie (Burkina).
Restez connectés à l’actualité en temps réel en rejoignant notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer : actus exclusives, alertes, et bien plus encore.