Opinion, La Marina BJ — L’onde de choc est partie de Ouagadougou, mais ses échos font vibrer tout le continent. Le 2 avril 2026, lors d’un entretien à la télévision d’État, le capitaine Ibrahim Traoré a jeté un pavé dans la mare des certitudes diplomatiques : « La démocratie n’est pas pour nous », a-t-il affirmé, invitant ses concitoyens à « oublier » un modèle qu’il juge mortifère. Ce n’est plus une simple suspension de calendrier électoral ; c’est un procès en illégitimité intenté contre le système représentatif lui-même.
Mais au-delà de la rhétorique révolutionnaire, une question de fond s’impose à l’intelligence collective du continent : l’Afrique peut-elle, ou doit-elle, réellement faire le deuil de la démocratie ?
Le procès d’un modèle
L’argument du chef de l’État burkinabè repose sur un constat que beaucoup d’intellectuels africains partagent, bien que pour des raisons différentes : la déconnexion entre des institutions calquées sur le modèle occidental et les réalités sociologiques locales. Pour une population meurtrie par une décennie de terrorisme, l’argument de la survie avant l’urne possède une résonance pragmatique indéniable.
Mais la référence libyenne que convoque Traoré mérite d’être retournée contre lui. Le capitaine cite Kadhafi pour évoquer un État redistributeur, logement, éducation, santé… Il oublie de mentionner l’autre face : quatre décennies de répression, l’absence totale de contre-pouvoir, et surtout ce qu’advient un État sans institutions lorsque le chef disparaît. Depuis 2011, la Libye est fragmentée entre deux administrations rivales et une constellation de groupes armés, incapable d’organiser des élections, incapable de se gouverner elle-même. Le « modèle libyen » que Traoré convoque est précisément la démonstration de ce qu’une gouvernance sans institutions durables produit à terme. C’est l’argument le plus dévastateur contre sa propre thèse — et il ne le voit pas, ou feint de ne pas le voir.
L’interdiction des partis politiques en janvier dernier marque ainsi la fin d’une ère : celle de la médiation partisane, jugée budgétivore et source de divisions. Mais elle ne marque pas le début d’un projet alternatif clairement articulé. Traoré n’a proposé aucune architecture institutionnelle de substitution. Il a nommé un vide, pas un modèle.
L’illusion du vide politique
L’histoire enseigne que l’on n’oublie pas la politique, on la transforme, ou elle se venge. En demandant d’effacer la démocratie, le pouvoir de transition soulève un défi immense : par quoi la remplacer ? Si le pluralisme est évincé, quelle instance servira de soupape aux mécontentements sociaux inévitables ? Quelle structure permettra de corriger les erreurs de l’exécutif sans recourir à un nouveau coup de force ? L’expérience africaine des années 1970 et 1980 a tranché cette question dans la douleur : l’absence de mécanismes de contre-pouvoir fragilise précisément l’État qu’on prétendait reconstruire. La démocratie n’est pas qu’un bulletin de vote ; c’est un système de responsabilité qui protège l’administration contre l’arbitraire du chef autant que les citoyens contre les abus de l’État. Supprimer l’une sans construire l’autre, c’est ouvrir un espace que comblent toujours, tôt ou tard, soit la répression, soit le chaos.
Le cas du Burkina Faso ne s’analyse pas en vase clos. Il s’inscrit dans le mouvement de fond porté par l’Alliance des États du Sahel — Mali, Niger, Burkina — où la souveraineté est devenue le mot d’ordre absolu et la rupture avec les normes institutionnelles héritées de la décolonisation, une posture revendiquée. Ce que le capitaine Traoré exprime, c’est la lassitude d’une génération qui perçoit dans les conditionnalités internationales des instruments d’ingérence davantage que des outils d’émancipation. Ce sentiment est réel. Il serait intellectuellement malhonnête de le réduire à de la propagande.
Mais l’objectivité impose d’en pointer le paradoxe central : peut-on construire une souveraineté durable sans la participation libre et critique des citoyens ? Si la démocratie libérale « tue » par son inadaptation, l’unanimisme politique sclérose les énergies créatrices qu’une nation en reconstruction ne peut se permettre de perdre. Le Burkina Faso d’aujourd’hui, avec sa presse muselée, ses ONG expulsées et ses partis dissous par décret, ne ressemble pas à un chantier de refondation souveraine. Il ressemble à un État qui referme ses fenêtres au moment où il en aurait le plus besoin.
Un exemple à méditer
Il est un précédent que les juntes sahéliennes contournent soigneusement dans leur récit : celui de la Conférence nationale souveraine du Bénin, en février 1990. Dans un contexte de faillite économique et d’épuisement du modèle marxiste-léniniste du régime Kérékou, le Bénin n’a pas « oublié » la démocratie — il l’a inventée à sa manière, en convoquant l’ensemble des forces vives de la nation pour négocier une transition sans effusion de sang. Ce modèle, salué sur l’ensemble du continent, est né non pas d’une injonction occidentale mais d’une intelligence politique proprement béninoise et africaine.
C’est cet héritage que le discours de Traoré efface implicitement lorsqu’il présente la démocratie comme une greffe étrangère. L’aspiration à la délibération collective, à la limitation du pouvoir, à la reddition des comptes n’est pas un produit d’exportation européen — elle a des racines dans les traditions politiques africaines, et une histoire contemporaine que le Bénin a contribué à écrire.
Le Burkina Faso, tout comme le reste de l’Afrique, ne peuvent pas « oublier » la démocratie, parce que ce qu’on nomme ainsi n’est pas une idéologie importée mais un ensemble de garanties contre l’arbitraire — des garanties dont les populations sahéliennes ont cruellement besoin aujourd’hui. En revanche, elle est manifestement en train d’en rejeter la forme actuelle, souvent avec des raisons légitimes.
Le défi n’est donc pas de choisir entre le bulletin de vote et la kalachnikov. Il est de savoir si le continent saura enfin accoucher d’un modèle qui ne soit ni une copie servile, ni un retour vers l’autoritarisme habillé en souveranisme. L’expérience burkinabè répondra à cette question — mais à ce stade, les signaux qu’elle envoie sont davantage ceux d’une fermeture que d’une refondation.
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