Économie, La Marina BJ – Fêtes de fin d’année, retombées des grands chantiers d’infrastructure et détente du prix de l’essence de contrebande : trois facteurs convergents ont propulsé l’économie populaire béninoise vers le haut au quatrième trimestre 2025. La Direction de la Prévision et de la Conjoncture vient d’en livrer la démonstration chiffrée. Mais derrière cette embellie conjoncturelle, les fragilités structurelles du secteur informel, accès au crédit, pression concurrentielle, pénurie d’apprentis, demeurent entières et continuent de plafonner des performances qui auraient pu être plus amples encore.
Dans sa dernière note trimestrielle de conjoncture consultée par La Marina BJ, la Direction de la Prévision et de la Conjoncture (DPC) de la Direction générale de l’Économie du Bénin confirme ce que les marchés, les ateliers et les échoppes des grandes agglomérations du pays laissaient pressentir : le secteur informel a bien terminé l’année 2025. L’enquête, conduite auprès de 1 584 acteurs répartis entre l’artisanat, le commerce et les autres services dans les villes de Cotonou, Porto-Novo et Abomey-Calavi, enregistre une progression du solde d’opinion global sur le niveau d’activité de 0,21 point par rapport au troisième trimestre 2025, et de 0,11 point en glissement annuel. En langage clair, davantage d’acteurs déclarent avoir connu une amélioration de leur situation qu’une détérioration et ce, aussi bien par rapport au trimestre précédent qu’à la même période de l’année écoulée. Le chiffre d’affaires progresse dans le même sens, avec un solde d’opinion en hausse de 0,29 point trimestriel et de 0,20 point annuel. Le flux de clientèle atteint 100,36, en progression de 0,46 point sur un an. L’emploi suit, avec un solde d’opinion à 100,11. Tous les voyants, ou presque, sont au vert. Reste à comprendre pourquoi.
Une demande saisonnière amplifiée par l’investissement public
La première explication est la plus immédiate : le quatrième trimestre coïncide avec la période des fêtes de fin d’année, moment où la demande des ménages béninois s’intensifie mécaniquement. Achats alimentaires et vestimentaires, commandes artisanales, prestations de services liées aux cérémonies familiales, l’économie populaire entre traditionnellement en surchauffe en décembre, et 2025 n’a pas dérogé à cette logique. C’est dans le commerce que l’effet est le plus visible, avec un indice de flux de clientèle à 100,38 et un solde d’opinion sur les ventes en nette progression. L’artisanat et les autres services suivent dans des proportions comparables. Les acteurs eux-mêmes en fournissent la lecture : augmentation du volume de transactions en fin d’année, combinée à une amélioration perçue de la qualité de leurs offres de produits et services.
Mais ce que la note de conjoncture de la DPC révèle avec une acuité particulière, c’est qu’au-delà de la saisonnalité, un second moteur est à l’œuvre : les effets d’entraînement des grands travaux d’infrastructure conduits sur le territoire béninois dans le cadre du Programme d’action du gouvernement. Ces chantiers génèrent une demande intermédiaire diffuse et soutiennent les revenus des ménages dans leurs zones d’implantation. Les travailleurs qui y sont employés consomment dans les marchés informels environnants, les prestataires de petits services y trouvent une clientèle régulière, et les artisans y écoulent une partie de leur production. Ce mécanisme de diffusion du formel vers l’informel, rarement quantifié dans les analyses macroéconomiques standard, est expressément identifié par la DPC comme facteur explicatif de la progression annuelle du solde d’opinion. Il traduit une complémentarité réelle entre investissement public et dynamisme de l’économie populaire, complémentarité que les indicateurs agrégés peinent habituellement à saisir.
L’essence de contrebande, variable d’ajustement décisive
Le troisième facteur explicatif est peut-être le plus révélateur des spécificités de l’économie béninoise : la baisse du prix de l’essence informelle. Ce carburant, vendu en bouteilles récupérées au bord des axes routiers et massivement importé du Nigeria via les circuits parallèles, constitue un intrant énergétique structurant pour une fraction considérable du secteur informel. Artisans motorisés, commerçants itinérants, conducteurs de zémidjans, prestataires de services à domicile — tous dépendent de ce marché dont les fluctuations conditionnent directement leur compétitivité.
Or au quatrième trimestre 2025, le litre d’essence de contrebande a coûté environ 50 FCFA de moins qu’à la même période de 2024 dans les trois villes de l’enquête. À Cotonou et Abomey-Calavi, le prix se stabilise à 600 FCFA le litre, contre 646,5 FCFA un an auparavant. À Porto-Novo, il descend à 525,82 FCFA après avoir atteint 571,9 FCFA au T4 2024. Pour des unités économiques dont les marges sont structurellement étroites et dont chaque litre de carburant représente une charge significative dans le compte d’exploitation, une détente de cette ampleur n’est pas anecdotique. Elle se traduit directement par une réduction des coûts d’exploitation qui a mécaniquement amélioré la performance globale du secteur sur la période. C’est l’illustration d’un mécanisme de transmission rarement documenté dans les analyses économiques sur le Bénin : les fluctuations du marché pétrolier nigérian, transitant par le canal informel de la contrebande, exercent un effet réel et mesurable sur la compétitivité et la rentabilité de l’économie populaire béninoise. La conjoncture au Nigeria, en d’autres termes, se lit aussi dans les soldes d’opinion des artisans d’Abomey-Calavi.
Une performance réelle, des fragilités intactes
Cette convergence de facteurs favorables ne doit cependant pas masquer ce que la bonne performance trimestrielle ne règle pas. Les acteurs interrogés par la DPC font remonter avec constance trois familles de contraintes qui plafonnent structurellement leurs performances et que nulle embellie conjoncturelle ne saurait dissoudre. Dans les services, la faiblesse du capital et les difficultés d’accès au crédit mobilisent 34 % des préoccupations des répondants, derrière une concurrence jugée excessive par 43,4 % d’entre eux. Dans le commerce, cette même concurrence domine largement (46,6 %), suivie par les difficultés d’accès aux financements (31,5 %) et le manque d’emplacement commercial (21,9 %). L’artisanat, lui, souffre avant tout d’un manque d’apprentis, cité par 38,9 % des acteurs, signal préoccupant sur la capacité du secteur à se reproduire, à transmettre ses savoir-faire et à renouveler sa base humaine qualifiée dans la durée.
Ces obstacles ne sont pas nouveaux. Ils constituent le paysage permanent dans lequel vient s’inscrire toute performance conjoncturelle. Autrement dit, le secteur a bien performé au T4 2025 malgré ces contraintes, non parce qu’elles auraient été substantiellement levées. Pour le premier trimestre 2026, les acteurs anticipent globalement une poursuite positive de l’activité, particulièrement dans les services, mais prévoient un repli logique dans le commerce et l’artisanat après le pic saisonnier de décembre. L’écart mesuré entre le solde d’opinion réalisé au T4 2025 — 100,37 — et celui anticipé au trimestre précédent — 100,61 — est faible, signe d’une capacité croissante des acteurs informels à lire avec justesse leur propre conjoncture. C’est peut-être, au fond, le signal le plus encourageant que livre cette note : dans un secteur aussi peu formalisé, cette lucidité collective est en elle-même une forme de maturité économique.
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