Réformes, La Marina BJ – Moins de quarante-huit heures après la prestation de serment du président Romuald Wadagni, la Banque africaine de développement (BAD) plaçait déjà la nouvelle équipe de la Marina face à ses responsabilités économiques. Rendue publique le 26 mai 2026, la Note de diagnostic pays (NDP) du Bénin de l’institution panafricaine dresse une feuille de route sans concession pour le septennat qui s’ouvre. Trois réformes structurelles s’imposent au nouvel exécutif.
À peine Romuald Wadagni installé à la Marina, la Banque africaine de développement (BAD) officialise sa stratégie. La Note de diagnostic pays (NDP) que l’institution panafricaine a finalisée en avril 2026 dresse, avec la précision froide d’un bilan d’expert-comptable, l’état réel de l’économie béninoise et les conditions de sa durabilité. Le document servira de socle à la préparation du prochain Document de stratégie pays (DSP) 2027-2031, autrement dit, il orientera directement les financements que la Banque accordera ou refusera au Bénin dans les cinq années à venir.
Le verdict d’ensemble est nuancé mais exigeant. La meilleure performance de croissance africaine, un bond du PIB réel à 7,5 % en 2024, après 6,4 % en 2023 est saluée. Mais la BAD avertit que cette dynamique ne passera le cap de la durabilité qu’au prix de réformes structurelles profondes. Son mot d’ordre programmatique est d’accélérer la transformation industrielle pour renforcer la résilience et stimuler une croissance inclusive et verte. Le nouvel exécutif hérite ainsi d’un cahier de charges décliné en trois chantiers sectoriels interconnectés, dont les lacunes conditionnent mutuellement l’ensemble du modèle de développement.
Briser le plafond de verre des coûts de production énergétique
C’est le premier goulet d’étranglement que les experts de la Banque pointent avec insistance. Malgré les efforts consentis ces dernières années pour sécuriser l’approvisionnement et limiter les délestages, le coût de l’électricité pour le secteur industriel béninois demeure structurellement pénalisant. La NDP le chiffre sans ambiguïté : le kilowatt-heure industriel coûte au Bénin environ 20 % de plus que la moyenne UEMOA, avec une qualité de service encore instable qui génère des pertes opérationnelles dans les unités de production. À cela s’ajoutent des pertes techniques de distribution qui atteignent 24,62 % en 2024, un niveau deux fois supérieur aux standards régionaux les plus performants.
Le diagnostic est d’autant plus préoccupant que le taux d’accès national à l’électricité stagne à 42,6 % et s’effondre à 14,2 % en zone rurale, malgré vingt ans de politique d’électrification. La puissance installée disponible n’atteint que 199 MW pour un pays dont la demande de pointe a déjà franchi le seuil des 331 MW en 2024.
Pour sortir de cette impasse, la BAD prescrit une accélération des investissements dans les énergies renouvelables, solaire et hydroélectrique en priorité, afin de réduire la dépendance aux combustibles fossiles et de stabiliser les coûts industriels. La centrale hydroélectrique de Dogo Bis, d’une capacité de 129 MW projetée pour 2030, est citée comme un projet structurant. L’institution préconise également des grilles tarifaires préférentielles pour les industries de transformation locale, à l’image des incitations déjà expérimentées au sein de la Zone économique spéciale de Glo-Djigbé (GDIZ). Enfin, la réforme de gouvernance de la Société béninoise d’énergie électrique (SBEE), dont la gestion a été confiée à l’opérateur privé Eranove depuis 2024, devra être consolidée pour attirer davantage de capitaux privés dans le secteur.
Élargir l’assiette fiscale
Sur le front des finances publiques, la BAD reconnaît la discipline budgétaire du gouvernement sortant, dont l’actuel chef de l’État Romuald Wadagni était précisément l’architecte en tant que ministre des Finances. Le déficit budgétaire a été ramené à 3 % du PIB en 2024, respectant avec un an d’avance les critères de convergence de l’UEMOA. Les recettes fiscales ont progressé de 9,2 % à 13,2 % du PIB entre 2016 et 2024 grâce à la digitalisation des services fiscaux. La progression est réelle.
Elle est aussi insuffisante. La norme communautaire est de 20 % du PIB, le Bénin en est encore loin et le modèle de mobilisation doit mûrir structurellement. L’institution appelle à l’abandon progressif d’une fiscalité structurellement exposée aux flux commerciaux volatils, les exportations béninoises sont dépendantes du Nigeria à hauteur de 72,1 % selon les données 2023, au profit d’une fiscalité intérieure moderne et plus robuste.
Le premier levier est la formalisation du secteur informel, qui représente encore 65 % du PIB et 85 % des emplois, selon les données de la Banque mondiale intégrées dans la NDP. La BAD recommande de poursuivre la digitalisation de l’administration fiscale pour inciter ce vivier à franchir le pas de la formalité, sans le pénaliser par des procédures complexes ou un harcèlement administratif contreproductif. Le nombre de contribuables enregistrés est passé de 9 047 en 2020 à 43 424 en 2023, ce qui signifie que la trajectoire est bonne, le chemin reste long.
Le second levier est la fiscalité verte et foncière. La BAD plaide pour l’introduction d’instruments fiscaux liés aux ressources naturelles, foncier, forêts, pêche, ainsi que pour la mise en place progressive d’une taxation carbone, afin d’attirer la finance climatique internationale et de créer un cadre incitatif pour l’investissement dans les infrastructures vertes. Une innovation fiscale dont le Bénin naissant n’a pour l’instant que les prémices institutionnelles.
La valeur ajoutée comme horizon obligatoire
Le troisième axe du diagnostic est peut-être le plus stratégique. La croissance béninoise reste portée par la construction, les services peu intensifs en technologie et une agriculture de rente à faible transformation locale. Le secteur manufacturier ne représente que 8 à 10 % du PIB, nettement en deçà de la moyenne CEDEAO de 13 % et de la moyenne d’Afrique subsaharienne de 12 %. Cette structure laisse l’économie vulnérable aux chocs de prix des matières premières et incapable d’absorber la pression démographique, 2,7 % de croissance annuelle, avec 79 % de la population en dessous de 35 ans.
La GDIZ est la pièce maîtresse de la réponse industrielle. Le bilan de sa phase I est tangible : 31 investisseurs agréés, 7 914 emplois directs créés, infrastructures achevées sur 400 hectares. La BAD lui reconnaît un rôle de laboratoire mais l’institution est explicite sur ce qui manque pour que le modèle change d’échelle : un système logistique multimodal connecté aux zones de production, une énergie fiable et compétitive, et surtout un capital humain à la hauteur des exigences technologiques des nouvelles industries.
Sur ce dernier point, le diagnostic est préoccupant. L’indice de capital humain béninois est de 0,40 sur 1, en dessous de la moyenne africaine de 0,41. Le taux d’achèvement du premier cycle secondaire a régressé de 40,6 % en 2018 à 29,4 % en 2023. Et le taux de malnutrition chronique atteint 32 % au niveau national, un handicap silencieux qui, selon la NDP, coûte au pays l’équivalent de 7,7 % de son revenu national brut en pertes de productivité.
Pour y remédier, la BAD préconise l’alignement des filières techniques et professionnelles sur les besoins réels des secteurs industriels porteurs, textile, agroalimentaire, logistique, numérique. Elle appelle également à lever les barrières d’accès au crédit pour les femmes entrepreneurs : plus de 80 % des femmes actives béninoises évoluent dans l’informel, largement coupées des instruments financiers formels qui permettraient une montée en gamme productive.
Un diagnostic qui arrive à point nommé
Le timing de cette publication n’est pas anodin. La NDP de la BAD, dont l’élaboration s’étale sur plusieurs mois de dialogue avec les autorités béninoises, atterrit au moment précis où le pays entame un nouveau cycle politique. Pour le président Romuald Wadagni, qui connaît intimement les dossiers macroéconomiques du pays pour les avoir pilotés de l’intérieur, ce document n’est pas une surprise. Il constitue néanmoins un engagement public dont son équipe ne pourra pas s’abstraire dans la construction de son agenda de gouvernance économique.
La BAD ne fixe pas de délais contraignants dans ce texte. Mais le message est que le Bénin dispose d’une fenêtre d’opportunité, croissance robuste, stabilité macroéconomique, crédibilité sur les marchés internationaux, pour engager les réformes structurelles que la croissance en elle-même ne produira pas spontanément. Ce n’est pas un avertissement, c’est une injonction stratégique.
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