Développement, La Marina BJ – L’Aide Publique au Développement (APD) vit-elle ses dernières heures sous sa forme actuelle ? Un rapport stratégique du Groupe AFD, publié en avril 2026 et consulté par La Marina BJ, utilise le Bénin comme cas d’école pour démontrer l’obsolescence des outils de mesure de la solidarité internationale. Entre chiffres invisibles et transition financière, décryptage d’une révolution doctrinale qui se joue entre Paris et Cotonou.
Depuis 1969, l’APD est l’étalon universel de la générosité des pays riches. Articulée autour de l’objectif politique d’allouer 0,7 % du Revenu National Brut (RNB) à la solidarité, elle a structuré les politiques de coopération pendant des décennies. Mais aujourd’hui, le thermomètre ne mesure plus la bonne fièvre. Le monde a changé, les besoins ont explosé, et l’instrument de mesure est resté figé au siècle dernier. Le rapport de l’AFD illustre ce fossé par un chiffre saisissant : en 2024, le Groupe a déployé 13 milliards d’euros d’activité mondiale, mais seulement 3,6 milliards ont été comptabilisés comme APD bilatérale.
Plus des deux tiers de l’action réelle disparaissent ainsi des radars officiels. Ce décalage n’est pas une simple erreur de calcul, mais une inadéquation structurelle. Trois freins majeurs expliquent cette invisibilité. D’abord, l’APD se calcule sur les décaissements réels et non sur les engagements, ignorant le travail de préparation des projets. Ensuite, les règles de l’OCDE excluent de nombreux périmètres, comme les fonds délégués par des tiers. Enfin, la méthode de l’équivalent-don ne retient que la part « cadeau » d’un prêt. Résultat : les financements massifs accordés à des conditions proches du marché, pourtant essentiels au développement, sont purement et simplement ignorés par les statistiques de la solidarité.
Une métrique du donateur
La critique la plus radicale portée par l’AFD touche à la philosophie même de l’outil : l’APD est une métrique pensée par et pour les pays riches. Elle mesure l’effort budgétaire consenti à la source, mais ne dit presque rien de l’impact réel sur le terrain. Pire, elle inclut des dépenses domestiques, comme les frais d’accueil des réfugiés en France ou les bourses étudiantes, qui ne constituent aucun transfert financier vers les populations du Sud. Face à cela, des alternatives comme le TOSSD tentent de changer de perspective en mesurant ce que reçoit réellement le pays partenaire. Mais faute de cible politique chiffrée, ce nouvel indicateur reste pour l’instant un outil fantôme, incapable de peser dans les grands arbitrages diplomatiques.
L’AFD ne prône pas l’abandon de l’APD, mais propose un système à double détente : conserver l’aide concessionnelle pour la solidarité pure, tout en la complétant par un indicateur plus large capable de capturer l’intégralité des flux publics et privés mobilisés pour le développement durable. C’est dans cette brèche que s’engouffre la nouvelle stratégie française, avec le Bénin en figure de proue.
Le Bénin, PMA en transition
Le choix du Bénin comme étude de cas majeure, aux côtés du Vietnam et de la Colombie, n’est pas fortuit. Cotonou est présenté comme l’archétype du Pays Moins Avancé (PMA) en pleine mutation. Entre 2020 et 2024, 61 % des décaissements de l’AFD au Bénin relevaient de l’APD classique, finançant des secteurs vitaux comme l’éducation, l’énergie et l’agriculture. Mais l’autre réalité, ce sont les 39 % restants : des flux financiers bien réels qui transforment le pays, mais restent invisibles dans le grand livre de la solidarité internationale.
Selon notre journaliste contributeur Hubert Sena, le rapport suggère que la trajectoire du Bénin est appelée à suivre celle de pays plus émergents. Au Vietnam, la part de l’aide pure n’est plus que de 31 %, et elle tombe à 25 % en Colombie. Plus le pays se développe, plus les instruments de marché prennent le relais. Cette transition exige une nouvelle forme d’accompagnement. Laure Weisgerber, directrice de l’AFD au Bénin, a d’ailleurs salué publiquement cette étude, soulignant qu’elle « invite à innover et à se réinventer ». Sur LinkedIn, elle met en avant la combinaison d’outils désormais à l’œuvre au Bénin, prêts concessionnels à l’État, coopération technique, appui au secteur privé, dialogue de politique publique, comme autant de leviers permettant de « co-construire des solutions qui génèrent de l’impact ».
Elle souligne notamment le rôle pivot de la Caisse des Dépôts et Consignations du Bénin (CDC Bénin), institution publique chargée de mobiliser l’épargne nationale au service du financement du développement à long terme. Un signal fort : la dépendance à l’aide extérieure cède peu à peu la place à une souveraineté financière co-construite, où les ressources domestiques sont appelées à jouer un rôle croissant aux côtés des financements internationaux.
Anticiper la fin du « tout-gratuit »
Ce débat n’est pas qu’une querelle de techniciens parisiens. Il aura des conséquences directes sur les financements accessibles au Bénin dès demain. Avec le sommet du G7 à Évian en 2026 et la révision des règles de l’OCDE en 2027, la France va pousser pour une valorisation des instruments plus complexes : garanties, financements mixtes et mobilisation des capitaux privés. Pour les autorités béninoises, le défi est de taille. Si le volume global des ressources peut augmenter, la nature des financements va se durcir.
La question centrale pour le ministère béninois des Finances est désormais celle de la capacité d’ingénierie. Dans un monde où l’aide se complexifie, quelle sera la stratégie nationale pour négocier ces nouveaux outils sans compromettre la viabilité de la dette ? L’appropriation nationale, que l’AFD érige en principe cardinal, suppose que le pays soit capable de dicter ses priorités face à des bailleurs de fonds qui transforment leurs méthodes.
La réforme de l’APD n’est pas seulement une réécriture de rapports à Paris. C’est le signal d’un nouveau contrat financier, où le Bénin doit, plus que jamais, être l’architecte de ses propres solutions.
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